Il existe des tâches qui paraissent herculéennes à qui les entreprend. C'est souvent le sentiment dans lequel se trouve celui qui veut ranger sa bibliothèque. On éprouve toujours une immense satisfaction, lorsqu'on a un certain goût pour les livres, à l'idée d'avoir rangé sa bibliothèque. Si Borges vouait une fascination à la bibliothèque, la sienne était infinie plus qu'elle n'était ordonnée. Pourtant, à la fin de ce rangement, je me suis rendu compte que ma bibliothèque n'était pas ordonnée. Quel paradoxe! Passer trois heures à désordonner des livres, et la satisfaction pourtant d'avoir donner à ce chaos une certaine organisation. Généralement, nous considérons que l'organisation doit suivre de principes logiques cohérents et rationnels : que l'ordre soit alphabétique, thématique, ou je ne sais quoi encore, il est sur qu'il va suivre d'une logique mathématique qui, par conséquent, pourra être considéré comme une norme universelle. Les bibliothèques du monde ont tendance à suivre les mêmes classements, et comment pourrait-il en être autrement, si l'on veut pouvoir retrouver un livre dans les milliers qui se suivent le long des étagères? Mais ne peut-on pas penser un autre ordre? Une forme de rangement irrationnel, qui ne réponde pas à une logique mathématique universelle, mais seulement à une tendance affective? J'aime l'absurde de mon classement, j'aime savoir que je m'y perds moi-même, dans les couleurs, les colonnes, les étagères, les entassements dans tous les sens. La bibliothèque est un labyrinthe, pas parce qu'elle est infinie, ni parce qu'elle est circulaire, mais parce qu'elle a trouvé son ordre, et son chemin, dans le chaos. Il faudrait un jour écrire une nouvelle sur une bibliothèque irrationnelle.
J'ai beau essayer de m'en échapper, je reviens toujours à Borges et à Gide. Il y a chez eux quelque chose qui me fascine, qui m'inspire. Finalement, l'artiste est celui qui modifie la réalité, ou plus précisément notre perception de la réalité. En bousculant nos représentations, il nous contraint à adopter les siennes. Je ne sais pas si le philosophe peut faire voir au profane le monde à travers son regard, mais je suis persuadé que l'artiste en est capable. C'est pourquoi j'ai l'intuition que c'est au travers une "esthétisation" de la perception que se joue un tournant de la philosophie, celui où l'on considère qu'il est avant tout question d'expérience : expérience du bonheur, expérience de la morale, expérience d'éternité... Mais en ce sens, quand on dit que les artistes nous inspirent, on dit toujours deux choses, à savoir que leur génie nous donne envie de leur ressembler, mais aussi que nous ne parvenons plus à penser ou écrire sans le faire "comme eux". C'est comme si nous étions des demeures qu'ils habitaient ou hantaient, expérimentant l'éternité à travers nos yeux, nos bouches... Ainsi, comme Gide dans son Thésée, je veux ré-écrire un conte selon des variations inattendues mais néanmoins parfaites. Et comme Borges, je veux perdre le lecteur dans les labyrinthes de contes où le début n'est jamais le début, la fin jamais que le début, et où chaque mot est comme une porte qui s'ouvre sur un rêve. Encore faut-il comprendre que chez Borges, le rêve n'est jamais un rêve, mais toujours un réel possible. Ou bien serait-ce l'inverse? Les nouvelles de Borges sont d'une profondeur abyssale, et une question restera mon énigme : fallait-il être aveugle pour construire des systèmes et des structures d'une telle qualité?
Certaines paroles sont dures à entendre, d'autres sont dures à dire. Une chose est la mort, une autre son attente. C'est notre attente de la mort qui fait de nous ce que nous sommes, c'est en essayant de lutter contre l'inéluctable que l'on pousse au plus loin possible la question du bonheur et de la liberté. Mais pourra-t-on s'affranchir de cette ultime contrainte, celle d'avoir une fin? Il me semble que c'est la fragilité qui donne à la vie sa beauté, mais allez expliquer ça à une personne en phase terminale. Elle le saura, elle en aura conscience intimement lorsqu'elle posera son regard sur chaque chose et que son regard lui paraîtra plus fort, plus vrai que jamais. La conscience d'agir ultimement, de faire une action "pour la dernière fois", lui donne une force paradoxale, voire même absurde. Dans notre idéale recherche de la perfection, nous cherchons probablement à donner à nos ultimes gestes le goût de l'apothéose. Mais, la philosophie a beau être puissante, elle est -et se doit d'être- silencieuse sur ces sujets. Car il y a quelque chose de trop effroyable qui se joue : c'est oser parler de ce qui ne doit pas être révélé, comme si l'on montrait l'envers du décors. Taisez-nous, s'il vous plait, notre mortalité. Prétendez le temps d'une vie que ce n'est pas en pensant à ce que nous ne serons pas que nous avons fait tout le reste. Le plus beau et le plus juste serait, bien entendu, d'accueillir sereinement la Mort sans impatience ni effroi. Mais qui sera assez en accord avec lui-même pour agir si sagement? Sommes-nous condamner à la pensée infantile que la mort est injuste? Je n'ai pas les réponses. La philosophie de la joie est aussi une philosophie de la vie. Pourtant, notre monde se construit sur les milliers de morts qui nous précèdent, et qui semblent nous souffler à l'oreille notre tragique et inéluctable destin. Encore une fois, le plus terrible est non pas la mort mais son attente. Et encore une fois, je préconise de limiter au maximum nos attentes. Savoir suffisamment pour oublier qu'on sait.
Hier soir, j'ai vu le DVD "Les rêves dansants", autour d'une chorégraphie de Pina Bausch. J'ai trouvé le documentaire intéressant, et en même temps j'ai été fort déçu. Je m'attendais à voir le spectacle, alors qu'en vérité j'ai vu la construction du spectacle, les répétitions, et les hésitations, à savoir justement tout le travail préparatoire que l'on souhaite gommer pour la représentation, tout ce qui doit paraître n'avoir jamais existé, par crainte de faire disparaître l'illusion du réel. Encore une fois, s'il y a déception, c'est uniquement en raison des attentes que j'avais. Et je ne cesserai de faire l'effort pour limiter mes attentes, pour ne plus rien attendre, comme s'il fallait choisir entre être présent aux choses ou attendre, à côté de la vie. Finalement, ça n'est qu'une manière de reconduire le dualisme entre la contemplation passive et la création active. Et, justement, il y a dans la danse une force du geste qui me fascine, le geste devient absolument créateur. Cependant, dans les chorégraphies de Pina Bausch, le geste ne semble pas chercher la transcendance, ça n'est pas une tentative de se faire surhomme, mais plutôt une manière de synthétiser la perfection du réel, avec ses failles, ses faiblesses, mais aussi, évidemment, ses forces. Il y a quelque chose de purement affectif, un paradoxe étrange cherchant à synthétiser dans un geste non-commun toute la perfection du naturel. Et cela est surement d'autant plus vrai dans cette œuvre, jouée ici par des adolescents de 14ans, qui nous conduisent à repenser le jeu de la séduction, du désir, et des amours à la faveur de nos premières fois, avec tout le bagage d'idéalisation, et en même temps d'hésitations que cela peut avoir. L'adolescent danse en étant incertain : son manque d'expérience l'oblige à imaginer la vie plus qu'à la vivre. Paradoxe étrange, à nouveau, d'une période de la vie où l'on ne cesse d'imaginer la vie tout en étant trop insouciant pour ne pas la vivre telle qu'elle est. Il y a derrière ce paradoxe un terme : la naïveté, cette manière de percevoir le monde sans attentes, sans rien de plus que l'étonnement permanent. Ces adolescents dansent avec naïveté, leurs gestes n'ont pas d'attente. Et nous aussi, peut-être, devrions-nous devenir des danseurs et des penseurs naïfs.
On a souvent tôt fait de condamner la superficialité, d'avoir des exigences de profondeur. Nos esprits se devraient d'être "pénétrants", de voir loin, mais surtout "en dessous" des apparences. Comme si les visages, les sourires, et la surface de notre être n'était qu'un masque, trop figé et trop simple pour comprendre la complexité de ce puits sans fond, de ce trou noir abyssal. Mais pourquoi y aurait-il plus que le masque? Pourquoi ce que le masque recouvre serait plus intense, ou plus important ? Comme Nietzsche le suggère, n'y-t-il pas sous le masque, qu'un masque qui en cache encore un autre, et ainsi à l'infini? Il est fort à parier que nous sommes bien plus notre masque que ce qu'il recoure. Persuadez vous que vous êtes heureux, et il y a fort à parier pour que vous le deviendrez. La vie est une mascarade, nous jouons des rôles, nous portons des masques, et la question est moins de chercher à ôter nos masques -comme si leur caractère illusoire pouvait faire surgir quelque chose de plus fort, ou du moins de plus "réel"- que de réussir à trouver le "bon masque", celui qui est le plus "socialement adapté". Insérer comme nous le sommes dans un tissu social, chacune de nos attitudes, de nos gestes, de nos manières d'apparaître sont des indications signifiantes. Les vêtements, par exemple, peuvent nous faire appartenir, que nous le voulions ou non, à une catégorie de personnes, à une "mode", à un "style" qui sera, très probablement, intrinsèquement lié à une manière de percevoir le monde, de penser d'une certaine manière. Mais pourquoi appartenir à des cadres, à des catégories? Ne faut-il pas plutôt rejeter toute cette superficialité, toute apparence, et vivre nu ou du moins sans grand égard pour les choses si bassement sociales? Il me semble que c'est une erreur, et je fais, quant à moi, le pari de la superficialité. Parce que tout rejet des apparences est avant tout une revendication, celle de la supériorité de notre monde intérieur sur la totalité de la nature, et je ne peux cautionner une telle position. Pourquoi aurions-nous à choisir, comme s'il était question d'un dilemme absolu, entre surface et profondeur, entre apparences et réalité intérieure? Il est peut-être temps de déjouer ce faux débat, né uniquement de positions dualistes trop figées. Pourquoi devrions-nous fustiger l'apparence? Pourquoi la superficialité serait-elle moins réelle que notre vie intérieure, du seul prétexte qu'elle est plus immédiate et socialement perceptible? Au contraire, l'enjeu n'est-il pas de donner à la superficialité la profondeur de notre vie intérieure? Au contraire de Socrate comparé au Silène, qui se doit d'être hideux pour recouvrir la perfection de la divinité, je revendique l'effort d'inscrire la perfection dans la réalité même, et de ne pas chercher d'autres vies intérieures que celles qui peuvent nous exprimer par la surface. Pourquoi un tel choix? Parce que métaphysiquement, il me semble que notre nature doit s'exprimer dans chacun de nos gestes, que nous ne pouvons refuser le caractère superficiel qui sera toujours présent, quoi qu'on en pense, mais aussi parce que politiquement, je crois que la superficialité est toujours en même temps l'exigence cachée de vouloir être le plus proche du commun. Autrement dit, c'est par la superficialité qu'on peut insérer la profondeur dans la vie sociale. Et n'est-ce pas, finalement, le même mouvement qui se produit dans l'art (pensons au street art), dans la "mode" (et cette fois au sens fort du terme) : chercher à sublimer le réel ne veut jamais dire le rejeter, mais simplement en changer nos perceptions. J'accepterai les règles du jeu qu'impose la Nature.