Le pont au couchant.

22:07


J’aspire à me souvenir de chaque détails, des infimes morceaux perçus, et aussi de ceux que ma conscience n’aurait pu saisir. Le projet est peut-être photographique. Et pourtant, je ne peux m’empêcher de penser que l’objectif ne saurait saisir la perfection, non de l’instant, mais de mon expérience. Mais quel art en est-il capable ? L’infinie composition possible des lettres peut-il dire, dans un langage d'une terre quelconque, un seul et unique instant dans sa totalité ?
Et maintenant que Turner est en musée, la couleur de quel tableau pourrait peindre cette émotion ? L’expérience est unique, mais qui ne l’a pas faite ? Il y a dans l’air la légèreté et la fraicheur de la poésie qui s’accomplit. Les toits serpentent les quais et forment des images complexes qui procurent une joie immense. A l’horizon, les bâtiments illustres ne sont plus que des ombres. Leurs contours donnent vie aux nuances orangées dont le ciel s’empourpre. Le pont est parisien et le soleil s’y couche. Lascif, il dégage un rose vespéral qui sent bon le printemps, et colore faiblement les fenêtres voisines. Le chatoiement flamboie, et incendie les derniers bouquinistes qui ferment leurs échoppes. Le ciel est azur, sa perfection absolue, bien qu’il conserve les blessures récentes du passage de quelques avions (car la perfection ne saurait être complète si elle n’a en son sein quelques signatures de sa singularité). C’est comme s’ils voulaient tracer sur la peau du ciel les formes géométriques qui révèleraient ses secrets. Kabbale indiscrète qui toujours échouera. Sur les eaux, c’est une valse, ou encore un ballet. Les péniches tournoient, ensembles et sur elles-mêmes, s’invitant mutuellement dans une danse infinie. Semblant ignorante de la beauté des formes, elles traversent les ponts en souriant. Mais déjà, la musique et les couleurs s’évanouissent, redonnant à ce pont le goût de l’habitude. Voici en quelques mots l’instant d’une joie immense, extatique même, qui sera à jamais éternelle, et qui me fit expérimenter ma propre éternité.

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