J'ai beau essayer de m'en échapper, je reviens toujours à Borges et à Gide. Il y a chez eux quelque chose qui me fascine, qui m'inspire. Finalement, l'artiste est celui qui modifie la réalité, ou plus précisément notre perception de la réalité. En bousculant nos représentations, il nous contraint à adopter les siennes. Je ne sais pas si le philosophe peut faire voir au profane le monde à travers son regard, mais je suis persuadé que l'artiste en est capable. C'est pourquoi j'ai l'intuition que c'est au travers une "esthétisation" de la perception que se joue un tournant de la philosophie, celui où l'on considère qu'il est avant tout question d'expérience : expérience du bonheur, expérience de la morale, expérience d'éternité... Mais en ce sens, quand on dit que les artistes nous inspirent, on dit toujours deux choses, à savoir que leur génie nous donne envie de leur ressembler, mais aussi que nous ne parvenons plus à penser ou écrire sans le faire "comme eux". C'est comme si nous étions des demeures qu'ils habitaient ou hantaient, expérimentant l'éternité à travers nos yeux, nos bouches... Ainsi, comme Gide dans son Thésée, je veux ré-écrire un conte selon des variations inattendues mais néanmoins parfaites. Et comme Borges, je veux perdre le lecteur dans les labyrinthes de contes où le début n'est jamais le début, la fin jamais que le début, et où chaque mot est comme une porte qui s'ouvre sur un rêve. Encore faut-il comprendre que chez Borges, le rêve n'est jamais un rêve, mais toujours un réel possible. Ou bien serait-ce l'inverse? Les nouvelles de Borges sont d'une profondeur abyssale, et une question restera mon énigme : fallait-il être aveugle pour construire des systèmes et des structures d'une telle qualité?
J’aspire à me souvenir de chaque détails, des infimes morceaux perçus, et aussi de ceux que ma conscience n’aurait pu saisir. Le projet est peut-être photographique. Et pourtant, je ne peux m’empêcher de penser que l’objectif ne saurait saisir la perfection, non de l’instant, mais de mon expérience. Mais quel art en est-il capable ? L’infinie composition possible des lettres peut-il dire, dans un langage d'une terre quelconque, un seul et unique instant dans sa totalité ?
J’ai récemment fait la découverte de Jorge Luis Borges. Ce fut une heureuse rencontre, passionnante et très perturbante. Je crois qu’un des éléments centraux dans l’acte de séduire, c’est la déception. Il faut évidemment créer le désir, mais si le désir est satisfait, on accède simplement au plaisir.