Jorge Luis Borges et les Labyrinthes du réel
16:46
J’ai récemment fait la découverte de Jorge Luis Borges. Ce fut une heureuse rencontre, passionnante et très perturbante. Je crois qu’un des éléments centraux dans l’acte de séduire, c’est la déception. Il faut évidemment créer le désir, mais si le désir est satisfait, on accède simplement au plaisir.
Il serait plus judicieux de préciser, d’éviter de généraliser : on a ici affaire à un plaisir fugace, et sans intérêt, qui réapparaîtra aussi vite qu’il disparaîtra. Mais ce n’est qu’en posant un voile sur les choses, en se dérobant aux étreintes, en se faufilant comme une anguille entre les mailles du désir que l’on peut parler de séduction. Et je dois avouer que Borges m’a totalement séduit, car il est insaisissable. Parfois, il est d’une telle malignité qu’il se permet de nous indiquer des pistes, de nous donner des prises pour gravir la paroi de son fantasme, mais cette paroi s’effrite toujours avant que l’on soit arrivé au bout. Révéler la puissance philosophique de ses écrits ne m’appartient pas : Deleuze avait déjà montré la filiation très forte entre Leibniz et Borges. Et en vérité, c’est Borges qui a sauvé à mes yeux la pensée leibnizienne.
Si ses nouvelles me fascinent tant, c’est parce qu’elles tournent toutes autour des mêmes problématiques, et que ces problématiques me sont très chères : La puissance du rêve, de la réalité et de l’irréalité, la figuration du possible, les problèmes métaphysiques de l’infini et de l’éternité, la passion pour les bibliothèques et les catalogues, et enfin les labyrinthes. En vérité, il me semble que la totalité de l’œuvre de Borges est un immense labyrinthe, et que chacune de ses nouvelles est une mise en abyme labyrinthique de ce labyrinthe. Cependant, ces labyrinthes ne cherchent pas à briser le réel, en laissant imaginer que l’on se perd dans les illusions et dans l’irréalité : au contraire, tout ceci s’inscrit dans un projet de revalorisation du réel. Et je trouve intéressant que Borges soit le précurseur d’un style d’écriture que l’on nomme le réalisme magique, car justement, ses écrits tentent avant tout de mettre en exergue la puissance du réel, au-delà des questions de vérité, d’erreurs, ou de mensonges.
Je trouve dans cet auteur une source folle de créativité. Je compte m’y plonger et le travailler en profondeur. Parmi ces nouvelles, je n’en citerai que quelques unes qui m’ont encore plus bouleversé que les autres, et qui sont encore en digestion : Le jardin aux sentiers qui bifurquent, L’immortel, La bibliothèque de Babel, La demeure d’Astérion…
Un article futur aura pour objet l’étude de la nouvelle L’écriture du Dieu, nouvelle que je trouve hautement spinoziste.
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