Francis Bacon et ORLAN : pour une esthétique du corps écorché

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Au cours d’un séminaire de philosophie contemporaine cherchant à mettre en évidence les liens entre la phénoménologie et la psychanalyse au travers de la thématique du corps, nous avions à élaborer une recherche apportant des problématiques autour de la question du corps.
J’ai pour ma part choisi de partir de deux artistes et de leur manière de mettre en scène le corps. Le peintre Francis Bacon et l’artiste française ORLAN qui permettent tous les deux d’interroger le corps, sa perception et sa représentation selon biais parallèle, à savoir le problème de dire l’intériorité. En effet, mon étude consiste à interroger le rapport de l’extérieur et de l’intérieur dans notre corps. L’intérieur et l’extérieur sont établis par une limite, une frontière qui se trouve être la peau. Et justement, chez ces deux artistes, la peau fait toujours défaut : Francis Bacon l’efface entièrement alors qu’ORLAN la « troue », la « déchire » à l’occasion de performances artistiques consistant en des opérations chirurgicales. La thèse majeure que je soutiens est que pour accéder et pour représenter son intériorité, il faut nécessairement passer par une ruine de la peau qui unifie et maintient la structure corporelle de l’homme. Ici, Je vais simplement mettre en évidence certaines des interprétations que je tente lors de mon travail :
1- J’ai analysé l’œuvre de Francis Bacon notamment au travers du commentaire qu’en fait Gilles Deleuze dans Francis Bacon, Logique de la sensation au chapitre 4 intitulé « Le corps, la viande et l’esprit, le devenir-animal ». J’ai été marqué par l’absence de référence à la peau par Deleuze alors que sa propre analyse de l’œuvre de Bacon permet de la rendre cohérente. En effet, Deleuze montre bien comment Bacon cherche à effacer le corps pour accéder à la chair. De la même manière, il détruit le « visage » (lieu principal de l’identité corporelle humaine) pour faire surgir la « tête ». Il y a donc une dichotomie pour extraire ce qu’il y a à l’intérieur. Cependant, si on peut accéder à cette chair et à cette tête, c’est justement grâce à l’absence de peau : il faut enlever la peau pour faire surgir ce qui est caché en dessous, à savoir la tête. Et qu’est-ce qui se trouve sous la peau ? Il y a la chair, la « viande », ou plutôt la « carcasse », car cette viande est attachée à une ossature. En effet l’intérieur du corps n’est pas simple chair, il est aussi os. Cette ossature est la « structure » du corps, ce qui lui donne sa forme. C’est pourquoi je permets l’interprétation selon laquelle l’os est ce qui structure le corps, mais c’est la peau qui « maintient » cette structure. Cette interprétation est d’autant plus cohérente que Deleuze pointe justement que, dans la peinture de Bacon, la chair cherche toujours à se séparer de l’os : pendant que la chair s’écoule, l’os s’élève. La peau étant absente, le maintien de la forme est rendu impossible, ce qui permet de comprendre cet écoulement de la chair.
2- J’ai voulu discuter les notions d’intériorité et d’intimité du corps. J’étais parti sur l’idée qu’elles étaient équivalentes, pour les distinguer absolument. En effet, bien que la peau du corps permette le maintien de la structure, il empêche aussi d’accéder à ce qui est en dessous, il « voile » ce qui doit rester caché. Cependant, le corps n’est pas une sphère absolument close par la peau : il y a aussi des zones où la peau fait défaut, où des trous, des ouvertures dans la peau permettent justement d’accéder à l’intériorité. Et c’est justement lorsque la peau fait défaut que se trouvent ces zones d’intimité, là où se trouvent les orifices, ou du moins les muqueuses. Cependant, au lieu de penser que l’intimité est une voie d’accès à l’intériorité, je pense plutôt qu’elle est comme le dernier rempart là où la peau est absente pour le maintien de la structure générale, le dernier rempart pour ne pas que la chair se déverse à l’extérieur. En effet, dans l’intimité, on cherche plus à cacher qu’à montrer, c’est le principe même de l’intimité : on la couvre, on la voile. Bref, tout se passe comme si l’intimité était ce mouvement qui poussait à mettre de la peau là où elle est absente.
3- Enfin, je soulèverai le problème d’un orifice précis, à savoir la bouche. Il semble ne pas respecter exactement le même rapport que les autres orifices-muqueuses. Selon moi, son statut particulier vient du fait qu’il se trouve sur le visage, ou plutôt sur la tête, et comme la tête peut concentrer l’ensemble du corps chez Bacon, alors la bouche apparaît comme l’orifice qui concentre l’ensemble des autres. De plus, son originalité véritable c’est que contrairement aux autres orifices qui ne sont que des simples ouvertures donnant accès à l’intérieur, la bouche permet aussi de « dire » l’intérieur, de l’exprimer. Si la bouche rassemble tous les autres orifices, c’est donc parce qu’elle peut exprimer verbalement son intériorité. Mais que disent les bouches chez ces deux artistes ? Pour Francis Bacon, la chair intérieure est une chair de douleur et de souffrance, nous n’avons accès qu’à la souffrance qui ressurgit à l’extérieur, et c’est pourquoi les bouches qu’il peint ne font que pousser des cris. Chez Bacon, il y a un indicible, une impossibilité de dire l’intérieur autrement que par la douleur du cri. Au contraire, ORLAN qui travaille et opère sa bouche ne crie pas la douleur de l’opération : l’anesthésie locale lui permet d’être consciente, de parler sans être dans un état de douleur. Elle peut dire, exprimer ce qu’elle ressent, ce qu’elle voit, et parler au travers des autres, en lisant les ouvrages de philosophes et de psychanalystes.
Voici pour quelques pistes de réflexions, j’espère qu’elle éveillera en vous d’autres problèmes. Si vous souhaitez lire l'article entier, il faut cliquer ici

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