Critique de la philosophie en terminale

17:33


L’enseignement a toujours posé de nombreux problèmes.
Le principe même de l’enseignement est de transmettre des connaissances, des savoir-faire, ou encore des méthodes d’une génération à la suivante. L’enseignement est donc ce qui rend possible la transmission d’une « mémoire sociale », et c’est justement cette mémoire sociale qui permet aux sociétés d’évoluer. Les philosophes ont toujours été conscients de l’extrême importance de l’éducation : Platon dans sa République qui élabore ce que doit être la cité idéale (c’est-à-dire la plus juste) attache une grande importance à l’éducation qu’on doit donner aux enfants car c’est l’éducation qui déterminera leur manière de se comporter dans le futur. En effet, chaque génération se doit de donner, par l’éducation, les bases les meilleures possibles pour la génération future, celle-ci même qui sera le moteur de la vie sociale de demain : transmettre de mauvaises valeurs, dévaloriser l’enseignement, et c’est l’avenir de la société qui est mis en branle. C’est pourquoi la question de savoir quelle est la meilleure éducation et la meilleure pédagogie possible est une question centrale et constamment actualisée.

Qu’en est-il, en France, de l’enseignement de la philosophie ? On ne commence à étudier la philosophie qu’en terminale (certains lycées audacieux proposent des options facultatives d’enseignement philosophique en première et parfois même en seconde, mais ça reste rare). C’est à ma connaissance la seule matière que l’on découvre « comme un cheveu sur la soupe » l’année même du bac. L’argument invoqué pour l’émergence tardif de cet enseignement est lié à l’intérêt même de la philosophie : en effet, la philosophie aurait pour but d’ouvrir les citoyens en herbe à des réflexions politiques, morales, et ontologique sur le monde, les hommes etc. Tout se passe comme si la philosophie demandait un certain âge de maturité pour pouvoir être entendu par les étudiants, et cette maturité n’apparaitrait qu’à partir de la majorité, à savoir l’année de la terminale. La conséquence de ce manque de discernement est désastreuse : la philosophie est perçue par les étudiants (et les enseignants) comme un monstre indomptable aux milles et une facettes qu’il faudra pendant l’année ingérer entièrement. L’indigestion est prévisible. En effet, le programme au bac cherche à couvrir l’ensemble de la philosophie, et nous avons dans un article précédent rappelé à quel point elle était étendue. Pas étonnant, dans ces conditions, que profs et élèves se cassent les dents sur cette matière.
Mais la vaste étendue philosophique et son aridité pour les néophytes qui doivent, dès la fin de l’année, savoir penser, n’est pas le seul problème. Un autre consiste à aborder la philosophie de manière thématique et non pas historique. En effet les textes officiels recensent différentes notions majeures de la philosophie différents thèmes très variés, comme Autrui, le Bonheur, la Conscience, l’Etat, le Temps. Les notions sont essentielles car elles seront présentes sous une forme grossière le jour J de l’examen. On ne demande pas aux élèves de terminal de penser : ils n’en ont pas le temps. Le travail philosophique devient dans ce carcan scolaire beaucoup plus un apprentissage bête et méchant de quelques noms, quelques conceptions sur des thèmes particuliers, comme si ces idées flottaient dans les airs, et non qu’elles aient été pensées dans des têtes bien réelles. J’ai entendu à plusieurs reprises une critique formulée même par des personnes ayant apprécié la philosophie mais s’y étant arrêtée en terminale, c’est celle selon laquelle la philosophie se contredit constamment : en effet, comment comprendre autrement le fait que dans une dissertation de philosophie, on puisse dire et surtout défendre tout et son contraire ? Je crois que cette critique reflète tout à fait le problème de notre enseignement de la philosophie : les élèves de terminale considère la philosophie comme si elle était une science, c’est-à-dire comme un réservoir non pas d’idées mais de vérités sur le monde, qui ont par conséquent autant de valeurs les unes que les autres! Les noms des philosophes qu’on leur rabâche au cours de l’année ne sont rien d’autres pour eux que des figures d’autorité : si Kant l’a dit, c’est que c’est vrai ! Mais alors comment Nietzsche peut avancer une idée contraire ? C’est que la philosophie se contredit, forcément !
Pourquoi renvoie-je la faute au rapport thématique de l’étude philosophique ? Tout simplement parce que les thèmes vont nécessairement être abordés selon leurs logiques propres et non pas selon la logique de l’auteur ! Quand bien même l’histoire de la philosophie sera conservée dans l’approche chronologique des auteurs pour un thème, on ne fera que poser la position d’un auteur, la position inverse ou contradictoire de tel auteur et ainsi de suite. Mais cette approche oblige à séparer la réflexion là où elle s'est constituée à partir d’un tout. Comment faire pour séparer les Passions de la Morale, la Morale de la Politique, la Politique de la relation à Autrui ? Un thème tisse irrémédiablement une toile vers tous (ou une grande partie) les autres thèmes. De plus, avec cette approche thématique, il est tout bonnement impossible pour les élèves de comprendre l’idée d’évolution dans la pensée, de constitution d’une idée. Et il me semble que l’histoire de la philosophie possède au moins l’avantage de mettre en évidence cette constitution. Comment un élève abordant tout juste la philosophie pourrait comprendre Aristote sans comprendre sa position vis-à-vis de Platon, comment comprendre Nietzsche sans avoir précédemment étudié Kant et Schopenhauer ? La pensée n’émerge pas du vide, elle ne flotte pas non plus dans les airs : elle vient toujours de têtes –bien- pensantes et c’est seulement en comprenant dans quel contexte historique elle se place, en accord ou en opposition à quelle autre conception antérieure elle répond qu’on peut comprendre tout l’enjeu d’une position ou d’une idée philosophique plutôt qu’une autre. Par ailleurs, c’est aussi la seule manière de comprendre à quel moment la réponse offerte par un philosophe en opposition à un autre philosophe est une bonne réponse ou bien une mauvaise lecture : Comment un élève peut évaluer la valeur de la critique nietzschéenne de Spinoza ou de Kant s’il ne connait pas ou ne comprend pas la position de Spinoza ou de Kant ? Et il me semble que justement, ce qu’il faut favoriser, c’est l’évaluation et le jugement des élèves, leur accord ou leur opposition aux idées des philosophes qu’ils étudient, et pour qu’ils puissent les évaluer correctement, il faut leur donner toutes les cartes en main, ce qui ne peut être fait qu’en comprenant les auteurs de l’intérieur et non pas en passant par une conception thématique.
Il est donc grand temps de repenser l’étude de la philosophie : la pensée est malléable et elle prend du temps à s’élaborer. Surcharger l’élève d’un programme trop stricte et trop conséquent l’empêchera tout simplement de faire de la philosophie.

You Might Also Like

0 commentaires