Qu'est-ce que la philosophie ?

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Qu’est-ce que la philosophie ? Question pour le moins complexe, elle a fait couler beaucoup d’encre (citons par exemple Qu’est-ce que la philosophie ? de Deleuze et Guattari) et pourtant il est toujours aussi difficile, voire même impossible, d’en donner une réponse adéquate.
S’il est si problématique de définir la philosophie, c’est parce qu’on rassemble sous ce terme des éléments et des doctrines qui divergent tellement qu’on est amené à se demander si la philosophie renvoie véritablement à quelque chose. L’élément irréductible à la philosophie c’est l’activité de penser. Tout comme tous les courants littéraires ont en commun l’activité d’écrire et les mouvements picturaux ont en commun l’activité de peindre, toutes les doctrines philosophiques ont en commun l’activité de réfléchir.

Réfléchir, d’accord, mais réfléchir à propos de quoi ? Réfléchir suffit-il à désigner quelque chose comme étant philosophique ? La moindre pensée serait philosophique ? Si on parle de philosophie de comptoir pour désigner toutes les petites réflexions de la vie, c’est bien que certains objets (ou peut être certaines manières d’aborder ces objets) ont moins de valeurs que d’autres. De plus, résoudre un théorème mathématique est une activité entièrement intellectuelle sans pour autant qu’elle soit « philosophique ». Tout n’est donc pas philosophique, ou du moins tout n’a pas la même « valeur philosophique » dans le domaine de la pensée.
Il est évident que ce n’est pas l’objet sur lequel porte la philosophie qui permet de la comprendre, puisque la philosophie porte sur tous les objets possible et inimaginable : philo des sciences, philo politique, philo morale, philo antique, philo bioéthique, philo de l’art, épistémologie, phénoménologie, métaphysique, philo des religions… la liste est longue. Si ce n’est pas l’objet sur lequel porte la philosophie qui permet d’en délimiter les contours, alors peut-être est-ce la méthode ? Pourtant les dialogues platoniciens n’ont pas grand-chose de commun avec les traités du XVIIeme. Une des méthodes philosophiques est la logique mathématique, notamment basée sur un principe de non-contradiction pour rendre raison du monde. Descartes suivra cette méthode, mais c’est surement dans l’Ethique de Spinoza qu’elle est la plus flagrante, puisque l’édifice logique est clair et apparent. Cependant, cette méthode n’est pas la seule présente en philosophie : Hegel et sa dialectique par exemple, mais aussi la forme aphoristique, qui efface toute la logique des édifices mathématiques, comme chez Pascal ou chez Nietzsche.
Après avoir cherché la philosophie dans chacun de ces aspects, il semble qu’elle ne se trouve nulle part. Nous revenons à notre problème du départ, incapable de définir adéquatement ce qu’est la philosophie. Bergson insistait lourdement sur le fait que la définition d’un concept ne devait jamais être ni trop large ni trop restreint, mais en faire parfaitement le contour. Mais comment faire le contour de la philosophie ? Peut-être n’est-il tout simplement pas possible de faire la géographie de la philosophie. Comprendre ce qu’est la philosophie demande de comprendre autant ce qu’est la philosophie que ce qui n’en est pas. Autrement dit, c’est en cherchant à comprendre où se trouvent les limites de la philosophie qu’on pourra en tracer les contours, et donc la définir. C’est notamment l’idée d’une camarade de ma promo qui, pour son mémoire de M1, cherche à comprendre la philosophie « par ses marges ». Selon elle, c’est par les marges de la philosophie (elle y regroupe autant les philosophes qui sont considérés en marges que les non-philosophes qui semblent pourtant faire partie du tissu philosophique) que l’on peut comprendre ce qu’est réellement la philosophie et qu’on peut faire émerger un fil directeur rattachant toute la philosophie. Bien que je trouve le travail des marges intéressant (peut être même nécessaire ?), il ne me semble pas qu’il puisse permettre d’aboutir à une conception unifiée de la philosophie, tout simplement parce que je ne pense pas que la philosophie ait de marges. La philosophie n’a pas une géographie statique, elle est au contraire en mouvement constant, et ses marges ne sont jamais figées : elles n’existent en tant que marges que par rapport à un certain regard qu’on porte au préalable sur la philosophie. Autrement dit, étudier les marges de la philosophie ne peut donner aucun fil directeur, mais simplement éclairer sur la conception de la philosophie à un point historique très précis. Prenons un exemple : Nietzsche était déconsidéré et rejeté aux marges de la philosophie (on peut même dire qu’il en a été exclu puisque de son vivant on ne le considérait pas comme philosophe mais que comme simple « philologue ». L’intérêt philosophique de ses œuvres n’a été reconnu que plus tard), mais il a été rejeté par une certaine élite intellectuelle allemande qui avait une certaine conception de la philosophie. Travailler sur les marges, c’est toujours travailler sur des points de vue : Nietzsche est aux marges de la philosophie selon un certain point de vue, mais il est fort probablement au centre de la philosophie selon un autre point de vue. Encore une fois, les marges de la philosophie ne nous apprend qu’une chose, c’est ce que la philosophie considère, à un moment figé de l’espace et du temps, être sa géographie, mais tous les penseurs du temps (et Bergson plus que quiconque) nous rappellent que le temps s’écoule inlassablement, et que par conséquent chacune de ces conceptions qui ne sont que des points (de vue) figés de l’histoire ne dit rien de solide et de « durable ».
Arrivé là, je vous vois venir et me dire : « Tout ça pour nous dire quoi ? Que la philosophie n’existe pas » ? Non, évidemment la philosophie existe, mais il ne faut pas chercher à la définir en traçant sa géographie « vraie » (c’est-à-dire immobile). Je dois cependant avouer que selon moi, définir signifie justement « tracer les contours » de l’objet, en dessiner la carte. Mais il n’y a pas de carte de la philosophie et c’est pourquoi il me semble que toute tentative de « définir » la philosophie ne peut qu’être vouée à l’échec. La philosophie ne pourra jamais être comprise adéquatement en termes de centres, de périphéries et de marges. Seule l’histoire permet de replacer les conceptions de la philosophie dans leurs concepts, et c’est pourquoi je pense que la philosophie est avant tout une histoire de la philosophie (ce qui fera l’objet d’un article ultérieur). Et c’est pourquoi Nietzsche n’est pas plus « en soi » (cet « en soi » kantien qu’il haïssait tant) un philosophe « des marges » que Proust n’est « en soi » un artiste dont les écrits peuvent paraître philosophique (il est pourtant très intéressant de se demander qu’est-ce qui fait qu’on est considéré comme philosophe ou non, mais c’est un autre problème): c’est simplement qu’il y a là du philosophique pour ceux qui parviennent à la voir. Les artistes parviennent à voir et à tirer l’esthétisme du monde pour en faire ce qu’on appelle de l’art, et de la même manière je crois que tout peut être philosophique (et je ne veux pas dire simplement par là « objet d’une réflexion philosophique », mais bien « créateur de réflexion philosophique ») et servir de socle pour générer ce qu’on appelle de la philosophie.
Je vais m’arrêter là pour ce premier article qui me permet de justifier les références loufoques (anti-philosophiques diront peut être certains) que je serai susceptible de faire à l’avenir. Je n’ai pas la prétention d’avoir fait le tour du sujet, et encore moins d’y avoir répondu : j’ai toujours préféré ouvrir des voies (et toujours été très mauvais pour les conclure clore).

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