Bergson et les théories scientifiques.

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Dans L'évolution créatrice de Bergson, on peut trouver à la page 85 cette légère incise : 


"Peut-être faut-il d'ailleurs qu'une théorie se maintienne exclusivement à un point de vue particulier pour qu'elle reste scientifique, c'est-à-dire pour qu'elle donne aux recherches de détail une direction précise. Mais la réalité sur laquelle chacune de ces théories prend une vue partielle doit les dépasser toutes. Et cette réalité est l'objet propre de la philosophie, laquelle n'est point astreinte à la précision de la science, puisqu'elle ne vise aucune application."


 L'idée est intéressante et on comprend bien l'enjeu ici pour Bergson, à savoir celui de créer une scission nette entre la science et la philosophie. Pourquoi? Parce que si la philosophie est une science, alors déjà elle serait une science "comme une autre", mais en plus elle devrait aussi répondre aux impératifs de scientificité, ce qui invaliderait toute la question de l'expérience sensible et individuelle. La puissance de la pensée de Bergson est de donner une valeur à cette expérience, une valeur que la science lui a toujours retiré car l'expérience n'a jamais valeur de preuve. Ainsi, contre la preuve, Bergson affirme le ressenti, et la puissance du réel, de ce réel que nous percevons, et qu'il n'est plus question de mettre en doute selon des critères scientifiques. En somme, inversion totale du projet cartésien. Quel est, précisément, l'argument de Bergson? Il consiste à considérer la philosophie comme supérieure aux sciences, et d'en distinguer les objets spécifiques. La philosophie ne peut pas être une science parce qu'elles ne visent pas les mêmes objets. Pour tenir, Bergson a néanmoins besoin de postuler une idée fondamentale, qu'il glisse insidieusement, mais qui ne va pas du tout de soi, à savoir qu'il existe deux réalités bien distinctes, l'une étant celle de la philosophie, et l'autre celle de la science. Mais qu'est-ce qui permet de penser une telle chose? Bergson ne cesse de penser de manière dualiste et de poser des scissions conceptuelles métaphysiquement déterminantes. Mais est-ce que la réalité n'est pas justement le concept le plus difficile à scinder, au sein même de sa doctrine? En détachant l'expérience sensible et la philosophie des sciences, Bergson tend à tracer une grande ligne et à diviser les idées selon une grille d'analogies. L'espace, la science, l'intelligence, la division, la veille d'un côté, et de l'autre la durée, l'expérience, le sensible, la totalité, et le rêve de l'autre côté. Mais il faut toujours voir que ces grilles d'analogie interagissent toujours les unes avec les autres dans la pensée de Bergson, et que par exemple l'intelligence est spatiale et que la durée est onirique ou virtuelle. On voit bien le pari de Bergson, qui consiste ici à rabattre la philosophie de l'autre côté de la ligne, du côté de la durée et de la Totalité, et non de la science et de la divisibilité. C'est pourquoi il peut dire que la science est fondamentalement partielle, contrairement à la philosophie qui "englobe tout". Evidemment, en soi la proposition n'est pas sans intérêt : peut être qu'effectivement ce caractère partiel est essentiel à la science, et lui permet de s'augmenter et de se surmonter/dépasser. Étrangement, ici Bergson semble introduire Popper en lui ouvrant la voie pour son idée de la réfutabilité. Mais qu'est-ce qui permet d'affirmer la supériorité de la philosophie sur la science? Si la philosophie englobe tout, Bergson n'est pas sans savoir qu'elle se divise en de multiples catégories, tout comme la science se divise en réalité en d'infinies "sciences" qui, toutes ensembles, cherchent à comprendre le réel sous différents angles. Peut être faut-il ici considérer que Bergson réduit "la philosophie" a une seule philosophie, à savoir la métaphysique. C'est fort probable. Quoi qu'il en soit, l'argument de Bergson semble bien faible : pourquoi la philosophie ne devrait-elle pas avoir la précision de la science? Et surtout, peut-on réellement affirmer qu'elle ne vise "aucune application"? N'y a-t-il pas un idéal de praticité chez Bergson qui, réinscrit dans le spectre de sa pensée systématique, doit nous conduire à penser que la philosophie s'applique? En distinguant les objets et les finalités de la science et de la philosophie, il semble que Bergson tente un tour de force sans arguments vraiment solides, sinon celui de l'exigence de cohérence au regard du reste de son système philosophique. Mais l'on comprend du même coup que l'idéal d'une philosophie non scientifique est avant tout une manière qu'a trouvé la philosophie pour se séparer des exigences de la rigueur et de la précision scientifique. Si l'on pousse cette logique jusqu'au bout, on libère effectivement la philosophie du carcan de la science, mais on la rend dans un même mouvement absurde, relative et inutile. 

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