Pourquoi la superficialité?

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On a souvent tôt fait de condamner la superficialité, d'avoir des exigences de profondeur. Nos esprits se devraient d'être "pénétrants", de voir loin, mais surtout "en dessous" des apparences. Comme si les visages, les sourires, et la surface de notre être n'était qu'un masque, trop figé et trop simple pour comprendre la complexité de ce puits sans fond, de ce trou noir abyssal. Mais pourquoi y aurait-il plus que le masque? Pourquoi ce que le masque recouvre serait plus intense, ou plus important ? Comme Nietzsche le suggère, n'y-t-il pas sous le masque, qu'un masque qui en cache encore un autre, et ainsi à l'infini? Il est fort à parier que nous sommes bien plus notre masque que ce qu'il recoure. Persuadez vous que vous êtes heureux, et il y a fort à parier pour que vous le deviendrez. La vie est une mascarade, nous jouons des rôles, nous portons des masques, et la question est moins de chercher à ôter nos masques -comme si leur caractère illusoire pouvait faire surgir quelque chose de plus fort, ou du moins de plus "réel"- que de réussir à trouver le "bon masque", celui qui est le plus "socialement adapté". Insérer comme nous le sommes dans un tissu social, chacune de nos attitudes, de nos gestes, de nos manières d'apparaître sont des indications signifiantes. Les vêtements, par exemple, peuvent nous faire appartenir, que nous le voulions ou non, à une catégorie de personnes, à une "mode", à un "style" qui sera, très probablement, intrinsèquement lié à une manière de percevoir le monde, de penser d'une certaine manière. Mais pourquoi appartenir à des cadres, à des catégories? Ne faut-il pas plutôt rejeter toute cette superficialité, toute apparence, et vivre nu ou du moins sans grand égard pour les choses si bassement sociales? Il me semble que c'est une erreur, et je fais, quant à moi, le pari de la superficialité. Parce que tout rejet des apparences est avant tout une revendication, celle de la supériorité de notre monde intérieur sur la totalité de la nature, et je ne peux cautionner une telle position. Pourquoi aurions-nous à choisir, comme s'il était question d'un dilemme absolu, entre surface et profondeur, entre apparences et réalité intérieure? Il est peut-être temps de déjouer ce faux débat, né uniquement de positions dualistes trop figées. Pourquoi devrions-nous fustiger l'apparence? Pourquoi la superficialité serait-elle moins réelle que notre vie intérieure, du seul prétexte qu'elle est plus immédiate et socialement perceptible? Au contraire, l'enjeu n'est-il pas de donner à la superficialité la profondeur de notre vie intérieure? Au contraire de Socrate comparé au Silène, qui se doit d'être hideux pour recouvrir la perfection de la divinité, je revendique l'effort d'inscrire la perfection dans la réalité même, et de ne pas chercher d'autres vies intérieures que celles qui peuvent nous exprimer par la surface. Pourquoi un tel choix? Parce que métaphysiquement, il me semble que notre nature doit s'exprimer dans chacun de nos gestes, que nous ne pouvons refuser le caractère superficiel qui sera toujours présent, quoi qu'on en pense, mais aussi parce que politiquement, je crois que la superficialité est toujours en même temps l'exigence cachée de vouloir être le plus proche du commun. Autrement dit, c'est par la superficialité qu'on peut insérer la profondeur dans la vie sociale. Et n'est-ce pas, finalement, le même mouvement qui se produit dans l'art (pensons au street art), dans la "mode" (et cette fois au sens fort du terme) : chercher à sublimer le réel ne veut jamais dire le rejeter, mais simplement en changer nos perceptions. J'accepterai les règles du jeu qu'impose la Nature. 

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