Certaines paroles sont dures Ă entendre, d'autres sont dures Ă dire. Une chose est la mort, une autre son attente. C'est notre attente de la mort qui fait de nous ce que nous sommes, c'est en essayant de lutter contre l'inĂ©luctable que l'on pousse au plus loin possible la question du bonheur et de la libertĂ©. Mais pourra-t-on s'affranchir de cette ultime contrainte, celle d'avoir une fin? Il me semble que c'est la fragilitĂ© qui donne Ă la vie sa beautĂ©, mais allez expliquer ça Ă une personne en phase terminale. Elle le saura, elle en aura conscience intimement lorsqu'elle posera son regard sur chaque chose et que son regard lui paraĂ®tra plus fort, plus vrai que jamais. La conscience d'agir ultimement, de faire une action "pour la dernière fois", lui donne une force paradoxale, voire mĂªme absurde. Dans notre idĂ©ale recherche de la perfection, nous cherchons probablement Ă donner Ă nos ultimes gestes le goĂ»t de l'apothĂ©ose. Mais, la philosophie a beau Ăªtre puissante, elle est -et se doit d'Ăªtre- silencieuse sur ces sujets. Car il y a quelque chose de trop effroyable qui se joue : c'est oser parler de ce qui ne doit pas Ăªtre rĂ©vĂ©lĂ©, comme si l'on montrait l'envers du dĂ©cors. Taisez-nous, s'il vous plait, notre mortalitĂ©. PrĂ©tendez le temps d'une vie que ce n'est pas en pensant Ă ce que nous ne serons pas que nous avons fait tout le reste. Le plus beau et le plus juste serait, bien entendu, d'accueillir sereinement la Mort sans impatience ni effroi. Mais qui sera assez en accord avec lui-mĂªme pour agir si sagement? Sommes-nous condamner Ă la pensĂ©e infantile que la mort est injuste? Je n'ai pas les rĂ©ponses. La philosophie de la joie est aussi une philosophie de la vie. Pourtant, notre monde se construit sur les milliers de morts qui nous prĂ©cèdent, et qui semblent nous souffler Ă l'oreille notre tragique et inĂ©luctable destin. Encore une fois, le plus terrible est non pas la mort mais son attente. Et encore une fois, je prĂ©conise de limiter au maximum nos attentes. Savoir suffisamment pour oublier qu'on sait.
Je suis un Ăªtre entier : je m'Ă©puise entièrement dans chacun de mes actes. Il n'y a pas de reste. Une absolue prĂ©sence et pourtant, les regards, les gestes et les paroles me renvoient une vĂ©ritĂ© ultime : il y a en moi un insaisissable.